Si sur le pont de Groupama 3, l'ambiance est plutôt humide dès que la mer est formée, à l'intérieur, le rythme est donné par
une cacophonie de bruits et de sons qui alertent sur la vitesse du trimaran. Il suffit d'écouter pour appréhender l'état des
lieux dans le cockpit...
Tout commence par un suintement, comme à bord de tous les voiliers. L'écoulement de l'eau le long de la coque, le léger bruissement
d'un ruisseau, le chuintement liquide d'un flux incessant. Rien que de normal, mais la différence est déjà dans l'amplitude,
la gravité, la permanence. La coque tout de carbone vêtue, fait office de caisse de résonance, comme un tambour à la peau
trop tendue.
Chaque mouvement, chaque vibration, chaque tremblement déroule sa sonorité jusqu'aux tréfonds de la structure. Et l'harmonique
est pour le moins aléatoire : pas un seul instant, il n'y a redondance parfaite, comme une musique répétitive qui différencie
une note à chaque tempo.
Et chaque couplet se démarque selon que l'oreille est près de la dérive, là où l'équipage
somnole pendant son cycle de repos ; dans la cuisine au centre où se réchauffent les plats préparés ou la boisson vivifiante
entre deux quarts ; dans l'antre du navigateur où les écrans voient défiler les chiffres comme une loterie emballée ; dans
la caverne arrière où les toilettes rudimentaires font face à l'énorme mèche de safran... Ces minimes différences de timbre
suffisent en quelques heures à prendre ses marques, à connaître la pulsation interne de la carène, à apprécier la montée dans
les tours des compteurs de vitesse, à simuler l'état de la mer, à distinguer le « flap » d'une vaguelette du « crash » d'un
mouton de houle.
Une partition à croches
Les noeuds s'enfilent comme des perles et le speedo s'affole ! Groupama 3 est passé du mode véloce au stade express : de 20
à 25 noeuds en vitesse de « croisière », à plus de 35 noeuds en régime « record » dans une brise de 18 à 22 noeuds réels sous
un ris dans la grand voile, trinquette et gennaker de capelage. Pas besoin d'être dans le cockpit pour comprendre que le rythme
s'est emballé... A l'arrière, les mouvements ont pris de l'amplitude et deviennent plus tétaniques. Il y a combinaison entre
l'effet horizontal, sec, brutal, rapide, suite logique des petits coups de safran que le barreur donne pour se caler sur les
vagues, et l'ascenseur vertical, violent, imprévisible, stressant lorsque le flotteur sous le vent engagé dans une mauvaise
vague, remonte soudainement pour remettre en assiette le trimaran géant. Un tremblement, une secousse sismique, comme si les
bras de liaison entre flotteur et coque centrale vibraient telle une corde d'arc libérant sa flèche. Une réplique qui propulse
en l'air, le corps endormi sur sa bannette transformée en trampoline. La sensation est brève,intense, surprenante, brisant
le sommeil...
D'un seul coup, les bruits étouffés par les bras de Morphée surgissent à leur paroxysme : à près de
quarante noeuds, une cacophonie de notes s'entremêlent au point qu'il devient impossible de discerner leurs origines. Une
sorte de grondement du safran qui émerge en partie de la mer, une stridence venue du puits de dérive, un bouillonnement issu
de la coque centrale qui effleure l'eau, un sifflement provenant du gréement sous la respiration d'Eole, une note lancinante
provoquée par le foil qui découpe la houle comme un jambon, un souffle lugubre émanant du flotteur qui laboure l'Atlantique
laissant derrière lui, la trace d'une griffure blanchâtre.
La partition fait dans l'improvisation avec ce cumul
sinistre de sons venus de partout et de nulle part et il n'est pas besoin de monter sur le pont pour imaginer la tension et
l'attention de l'équipe de quart : barreur vaguement protégé par un pare-brise, régleurs écoutes à la main pour choquer à
la demande, hommes en veille sous la casquette prêts à intervenir... Groupama 3 est dans la zone « orange », celle des vitesses
supersoniques, celle où les compteurs flirtent avec la barre des quarante noeuds, celle du mur du son ! Le trimaran a pris
son envol, cabré sous l'effet combiné des 2 000 litres de ballast d'eau de mer de la coque centrale, et du foil de flotteur
calé au maximum d'incidence. Sur la carte de l'Atlantique affichée sur l'écran du navigateur, le petit point rouge représentant
le bateau trace un grand trait : l'avaleur d'océan poursuit sa quête de record à des allures hallucinantes dans un boucan
phénoménal, entre tambours du Bronx, lave-vaisselle programme essorage, improvisation de Jimmy Hendrix, chutes du Niagara,
musique sérielle de Stockhausen, prières tibétaines et sifflet de cocotte-minute...