Depuis plus de vingt ans, ce Rochelais d'adoption est le navigateur à terre des plus grands marins océaniques, embarquant
aussi à l'occasion pour une Admiral's Cup victorieuse, des Grands Prix, une Volvo Ocean Race, un tour du monde en multicoque...
Jean-Yves Bernot est le routeur de Groupama 3 depuis les premières tentatives (réussies) de record sur l'Atlantique. Interview
sur les quais de Lorient...
Sept records à votre actif, comme routeur !
« Oui, c'est ma septième tentative en monocoque ou en multicoque
qui se termine par un succès... En plus, il y a cette fois un double temps de référence avec la distance parcourue en 24 heures
(794 milles) et avec la traversée de l'Atlantique Nord (4j 3h 57m 54s). En plus c'est une « récupération de bien », dix-sept
ans après, lorsque Jet Services V avait mis moins d'une semaine et parcouru 522 milles en 24h ! »
Et
pour ces deux records, c'était une « fenêtre » seulement entrouverte ?
« Elle était étroite parce qu'il n'y
avait pas beaucoup de délai sur le moment du départ, et délicate parce qu'elle s'appuyait sur un enchaînement de situations
météo ce qui imposait un timing presque parfait. Si Groupama 3 avait été un peu trop rapide, il aurait buté sur la dépression
avec du Nord-Est en arrivant sur l'Angleterre, et s'il avait été un peu trop lent, il tombait dans la dorsale qui le suivait
avant l'arrivée... Prévoir sur quatre jours, honnêtement, ça reste dans le domaine du pari ! »
Comment
s'est déroulé ce parcours record météorologiquement parlant ?
« Le départ était la partie la plus facile en
s'élançant avec une dépression sur la côte américaine qui a permis d'avoir du vent soutenu et pas de mer. Cela les a emmené
jusqu'aux bancs de Terre-Neuve et leur a offert le record de distance en 24 heures. Nous avions des prévisions assez fiables
tout de même sur le trajet en projetant un record battu de trois à cinq heures et une possibilité de franchir la barre des
800 milles en une journée ! Le scénario s'est passé comme dans les livres... La difficulté a été le changement transitoire
entre la dépression américaine et la bordure de l'anticyclone, en incurvant la trajectoire en « aile de mouette » pour rattraper
une autre dépression située inhabituellement sur le Groenland et allant sur la Manche. Il fallait que la rencontre se fasse
au bon moment... »
Les performances et la précision des simulations météorologiques ont nettement amélioré
les prévisions du routage ?
« Déjà le temps météorologique est plus court : le record se fait en quatre jours
et demi au lieu d'une semaine il y a quinze ans ! Il est donc plus facile de prévoir les trajectoires des centres d'action.
D'autre part, les moyens météo ont fait d'énormes progrès ces dix dernières années et tous les routeurs comme les marins,
ont beaucoup appris. Enfin, la masse de données est conséquente et maintenant il faut trier au lieu d'aller chercher des informations.
Mais attention : dans les années 80, on battait un record d'une demi journée ou plus ; aujourd'hui, une tentative table plutôt
sur deux à trois heures de moins... Les gains sont plus difficiles à évaluer car ils sont plus petits ! »
Les
données sur les performances de Groupama 3 étaient-elles justes avant le départ ?
« L'équipe a superbement
travaillé en amont car les polaires (échelles de potentiel en fonction du vent) étaient très pertinentes. Il nous fallait
juste jouer sur le curseur pour prendre en compte l'état de la mer par exemple, mais dans l'ensemble nous n'avons pas été
surpris sur les capacités du bateau et de l'équipage. »
Ce temps de traversée de l'Atlantique de 4j 3h
57m 54s est encore améliorable ?
« Sans problème : d'une demie journée au moins avec les bateaux existants...
On peut descendre à 3 jours et 18 heures ! Après, il faudra peut-être des voiliers encore plus grands. »
Mais
n'y a-t-il pas une limite à la vitesse sur l'eau puisque les systèmes météo ont aussi leur propre vitesse de déplacement ?
«
Sur l'Atlantique, pas encore... Parce que nous pouvons travailler sur des situations météorologiques statiques : un anticyclone
des Açores bien placé avec un flux d'Ouest au dessus et un bon angle d'attaque suffisent à créer des conditions idéales. Nous
ne sommes pas toujours tributaires du déplacement d'un système météo... »